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L'artistique au centre

Marjorie Risacher

Marjorie Risacher est une des figures emblématiques de radio du service public. Au travers de plusieurs émissions notamment sur France Inter, elle défend une scène musicale indépendante française qui n’a pas souvent sa place sur les grandes ondes. Elle a accepté de répondre à nos questions sur les Satine qu’elle suit depuis quelques temps mais aussi sur sa vision de la radio d’aujourd’hui et de demain.

StuffTrack : Bonjour Marjorie Risacher, on vous connaît par votre émission “Au Clair de Lune” qui fait découvrir des artistes de la scène indépendante mais pouvez nous en dire un peu plus sur vous ?
Marjorie Risacher : Je travaille depuis 15 ans en radio et exclusivement pour le service public, pour R.F.I (Radio France Internationale) et France Inter. Au début j'étais chroniqueuse, reporter, ou encore intervieweuse sur des sujets courts insérés à l'intérieur d'émission. J'ai fait trois mille choses, autant sur la musique (qui était une nécessité pour moi depuis le départ) que sur des sujets de société, légers ou lourds, cela changeait tous les jours. Aujourd'hui je me suis entièrement consacrée aux émissions musicales et je ne travaille plus que pour France Inter, mais je n'oublie pas ce bagage incroyable, ces années de terrain à passer 24H dans un hôpital de jour, à suivre une enquête criminelle  avec la gendarmerie ou à rentrer dans l'intimité d'un autiste. La vie est là, sa réalité n'est majoritairement pas faite de celle de nos névroses et de nos chanteurs qui se prennent la tête entre les mains. Mais c'est parce que j'ai passé des années à vivre d'autres choses que je peux relativiser en me penchant réellement sur "l'objet" artistique, avec sa force, sa vérité, son exagération...
StuffTrack : Quelle est votre actualité ?
Marjorie Risacher : Toutes les semaines je produis et j'anime "Au Clair de La Lune" sur France Inter, tous les étés depuis 8 ans c'est "Pique & Coeur" sur la même antenne. C'est le succès de cette émission qui m'a permis d'être un peu plus connu de mon père et de ma mère.
StuffTrack : Comment avez vous découvert les Satines ?
Marjorie Risacher : Tout simplement grâce à internet, via Myspace. Je joue souvent la petite souris et vais écouter à droite et à gauche des artistes. Je les suivais sans qu'ils le sachent depuis plus d'un an, de loin en loin, de temps en temps comme ça... Jusqu'au jour où ils m'ont envoyé leur E.P. (un cinq titres intitulé ep. tout simplement). À l'écoute je savais que c'était bon, ils étaient prêts, et cela m'a fait sourire de satisfaction. Quand on garde discrètement une oreille sur quelqu'un pendant un bout de temps, c'est très satisfaisant le moment où l'on sent le bouton qui éclôt. Je les ai immédiatement invités à venir faire l'émission.
StuffTrack : Quels rapports entretenez vous avec eux ?
Marjorie Risacher : On ne se voit pas souvent mais on s'aime bien je crois. Et puis ils m'ont fait le joli cadeau de faire partie des artistes qui ont joué pour mon anniversaire, j'ai donc forcément une affection particulière pour eux! Je continue de suivre plus ou moins silencieusement leur parcours.
StuffTrack : Qu’est ce qui vous touche dans leur musique ?
Marjorie Risacher : Presque tout, la froideur, la minutie, l'onirisme... ils sont un mélange de simplicité et de complexité assez étrange, de mystère et de proximité assez rare. Il faut dire que j'aime particulièrement les musiques dites "froides" et que je suis très sensible aux univers.
StuffTrack : A une époque où la radio a tendance à délaisser la diffusion de talents émergents au profit d’artistes installés dans un business lucratif, le media radio a-t-il encore un rôle à jouer ?
Marjorie Risacher : J'espère bien bon sang, et énorme qui plus est!! J'ai la chance de travailler sur une antenne de service public qui donc, par définition, est nettement plus ouverte que ses concurrentes privées, et beaucoup moins sensible aux grosses machineries commerciales. Vous n'entendrez jamais une chanson de Patrick Fiori ou de Hélène Ségara sur France Inter. La politique musicale est très éloignée de tout cela et je pense qu'avec d'autres petites soeurs de Radio France elle fait déjà régulièrement office de découvreuse de talents. Maintenant c'est vrai que je suis bien plus rebelle encore, et que je voudrais pouvoir aller bien plus loin dans l'ouverture des barrières et dans la décision propre de l'auditeur. "Pique & Coeur" prouve chaque année que le lambda a une opinion, un goût, une capacité de décision que les médias en général ont eu tendance à lui retirer au bénéfice de "spécialistes". Et j'ai encore des colères folles en me rendant compte de la mentalité de "l'exception culturelle" française qui nous enferme souvent dans un fonctionnement égotique en délaissant des artistes plus en marge et ultra talentueux. Mais je pourrais en parler des heures, il ne faut pas me lancer sur le sujet!
Pour en revenir à la question donc: la radio est un média intime, nous sommes dans la vie des gens, ils ont toujours l'impression de nous connaître quand ils nous rencontrent, donc à ce titre elle a évidemment un rôle à jouer. Une auditrice m'a dit dernièrement "Depuis que j'écoute Au Clair de La lune j'ai changé toute ma discothèque. Merci.". Même s'il n'y a qu'elle, c'est une victoire pour moi!
Marjorie Risacher
StuffTrack : Le passage en radio est un des remparts au développement des artistes, mais les playlists radio sont toujours plus restreinte, y a t-il des solutions?
Marjorie Risacher : Quand les radios et les maisons de disques arrêteront de dealer comme deux entreprises dealent un produit, cela remettra l'artistique au centre. J'ai souvent l'impression d'un échange de service. Les radios ne peuvent pas passer tout le monde certes mais tout le monde devraient être susceptibles de passer en radio. J'écoute souvent une radio privée rock, et je suis la première à souffrir d'une play list très restreinte, et me fader trois fois dans la journée le même titre de Nirvana (même si j'aime) me fait soupirer. Je n'ai aucune solution, je ne suis pas programmatrice radio et je ne connais pas tous les rouages, surtout pas dans les privées. Mais l'ère des labels indé est arrivée, et je crois très fort dans le pouvoir que va reprendre le public.
StuffTrack : Pensez vous que la radio de service public remplie notamment sa mission de ce point de vue là ?
Marjorie Risacher : Nettement plus que les autres c'est certain. Le problème est le nombre d'artistes qui sont obligés de se rabattre sur elle, la demande est énorme du coup. Outre cela elle a également des progrès à faire quant à cette mission, et j'espère bien qu'elle saura avancer dans ce sens.
StuffTrack : De votre coté, qu’est ce qui vous motive à soutenir ces artistes indépendants ?
Marjorie Risacher : D'abord il y a sûrement une histoire de goûts personnels. Je n'écoute pas de chansons et très peu de scène chantée en français. Du coup ce sont les indé qui me conviennent mieux à la discothèque. Ensuite et surtout parce que ce sont surtout eux qui ont besoin d'aide médiatique, très peu de supports s'intéressent à eux alors que nombreux sont les gens qui aimeraient y avoir accès, ou qui ne savent même pas qu'ils existent. Mon frère habite en Alsace et aime le rock et le punk. J'aimerais que lui et ses potes n'aient plus à me dire "Mais il n'y a rien!", tout simplement parce que l'info ne leur arrive pas. Quand je leur cite des dizaines de groupes ils ne savent même pas de quoi je parle.
StuffTrack : Radio France fait en ce moment un appel aux auditeurs pour imaginer la radio de demain...Comment percevez vous les expériences comme Last FM, Deezer ou Arte Radio qui sont des exemples de “radio de demain”?
Marjorie Risacher : Je ne suis absolument pas contre ce type de support et j'en utilise également. Deezer ou last FM par exemple me servent souvent dans mon boulot et en tant qu'utilisatrice c'est le premier pas que je fais avant d'aller acheter un disque. J'ai presque une idée de complémentarité par rapport à ce que l'on fait nous. Ils ont la quantité à disposition, nous avons la parole à offrir, et l'humain à remettre en avant.
StuffTrack : Vous rencontrez beaucoup de groupes, d’artistes, de musiciens au travers de votre émissions, quels sont ceux que vous souhaiteriez nous faire découvrir, nous parler... 
Marjorie Risacher : Hormis Satine vous voulez dire? Il y a des gens comme Laetitia Shériff, Pamela Hute, Carp, The Fugitive Kind, Kim Novak... Vous avez deux ou trois heures devant vous? Parce que sincèrement je peux vous faire écouter un tas de choses incroyables dans des styles différents.
StuffTrack : Quels sont vos récents coups de coeur musicaux ?
Marjorie Risacher : Je suis très emballée par le projet de Zone Libre avec les rappeurs Casey & Hamé. J'ai eu la chance de les voir deux fois en concert et d'entendre leur album bien avant sa sortie. Je trouve que c'est tout bonnement un bon coup de pied dans la fourmilière des à priori et un bon décrassage d'oreille. C'est une bouffée d'oxygène alors que l'on ne savait même pas qu'on avait du mal à respirer. Cela m'a secouée, jusque dans ce que je croyais être des certitudes (par exemple de penser que le rap m'était une terre étrangère). Il était temps qu'un projet comme celui là arrive...

Merci Marjorie Risacher et à bientôt.


Propos recueillis par Benoît Mora

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